Merci pour ton retour, Karate Ninja.
J'ai juste regardé le DVD sorti chez Bach Films, qui comprend aussi
Les Aventures de Tarzan, un serial de 1921 adapté de plusieurs romans de Burroughs, et
Tarzan et le Lion d'Or (1927) avec le propre gendre de Burroughs dans le rôle du seigneur de la jungle.
Je dois avouer avoir une véritable passion pour Tarzan depuis l'enfance. J'ai relu récemment plusieurs livres de la franchise, après les avoir découverts à l'âge de 13 ans. Ce sont de bons romans Pulp. Burroughs est un écrivain plein de contradictions. Ses oeuvres sont influencées par le darwinisme social et l'eugénisme en vogue à l'époque, et sont incontestablement racistes (comme peuvent aussi l'être les romans de Jules Verne ou de Jack London, tout progressistes qu'ils furent à leur époque), tout en émettant parfois des critiques de la colonisation (le premier tome a pour toile de fond les exactions du roi Léopold II dans l'Etat indépendant du Congo).
C'est un auteur tour à tour réac et "woke". Certains passages sont virilistes et machistes, et pourtant ses oeuvres sont remplies de femmes fortes et indépendantes, à commencer par Jane, femme d'une beauté à couper le souffle
"dont l'intelligence n'a d'égal que le courage", qui apparait d'emblée comme pleine de sang froid et de ressources, et qui devient de plus en plus badass à chaque volume. Dans le premier, Jane ne panique pas, même face à une lionne affamée ou quand elle est enlevée par un grand singe aux intentions libidineuses, mais elle a besoin d'être protégée par Tarzan (après tout, elle est une jeune bourgeoise du Wisconsin que rien n'avait vraiment préparée à vivre de telles mésaventures). Au fil des suites, elle devient progressivement une reine de la survie, totalement capable de se débrouiller seule dans la jungle (notamment dans
Tarzan dans la préhistoire et dans
Tarzan et les immortels). D'autres personnages féminins forts sont au coeur des intrigues inventées par l'écrivain, donc c'était probablement une forme d'idéal féminin pour lui. Il s'intéresse à la psychologie de Jane, nous révélant ses pensées dans le premier tome, et émettant des critiques sur la condition féminine de l'époque (Jane est promise par son père à un homme qu'elle déteste,
"vendue comme une marchandise" par un père pourtant aimant, car c'est l'usage dans leur milieu).
Tarzan et Jane forment un couple très bien assorti et très moderne. Jane devient, après son mariage avec Lord Greystoke, directrice d'un Institut d'études archéologiques et biologiques, sous son nom de naissance, Jane Porter. Tarzan et elle se sont aimés une première nuit dans la jungle alors qu'ils n'étaient pas mariés (ce qui fit scandale à l'époque). Après leur union, chacun vit de longues périodes en vaquant à ses propres occupations, Tarzan passant souvent de longs mois dans la jungle, avant de retrouver Jane, qui de son côté est aussi très occupée. Mais Tarzan est un époux fidèle et droit, qui rencontre plein de femmes jeunes, belles et courageuses, pour lesquelles il n'éprouve
"que respect et amitié", même quand ces dernières en pincent pour lui.
Burroughs est un bourgeois WASP du 19ème siècle, mais critique souvent les conventions étouffantes de sa classe avec une forte dose d'ironie. Et son rousseauisme n'idéalise pas non plus à outrance la vie de Tarzan dans la jungle, comme ont pu le faire les films. La lutte pour la survie est au coeur de ses récits, qui sont très violents. Il était aussi écologiste bien avant l'heure. Donc, difficile de le ranger dans une case selon les critères actuels.
Etrangement, la France est le seul pays, avec l'Allemagne, a n'avoir que très peu et très tardivement publié ses romans, alors que l'écrivain américain était profondément francophile (Paul d'Arnot, le meilleur ami de Tarzan, qui lui apprend à parler et le ramène à la civilisation, est un officier de la marine française). Pour l'Allemagne, c'est moins surprenant. Alors que les Allemands étaient les lecteurs les plus férus des premiers volumes de la série, Burroughs s'est mis le public allemand à dos avec
Tarzan l'indomptable, roman de 1919 donnant à fond dans la propagande germanophobe (c'est aussi dans cet opus très sombre que Jane meurt, assassinée par les
"Huns", mais Burroughs sera contraint par ses éditeurs de la ressusciter, à la manière de Conan Doyle quand il a fait mourir Sherlock Holmes). Burroughs essaya de corriger le tir par la suite, notamment avec le très germanophile
Tarzan au coeur de la Terre (un de ses meilleurs) en 1929, sans succès. Les Nazis brûlèrent d'ailleurs les livres de l'écrivain.
Burroughs débordait d'imagination et, tout en s'étant inspiré des romans d'aventures et de science fiction antérieurs (Jules Verne, Rudyard Kipling, Henry Rider Haggard, Arthur Conan Doyle, H.G. Wells...), il inspira lui-même de nombreux auteurs (Ray Bradbury le cita comme son modèle). Jane Goodall a aussi déclaré que sa vocation d'ethnologue lui était venue de la lecture des romans de Burroughs et qu'elle était amoureuse du personnage de Tarzan (qui
"n'a pas épousé la bonne Jane" 
). Tarzan est également la principale source d'inspiration de Superman, tant par son physique (un colosse brun aux yeux gris d'une très grande beauté) que par sa double personnalité (Tarzan des Singes/John Clayton, Lord Greystoke). Double personnalité pratiquement inexploitée par le cinéma. Pendant ses séjours à Londres, John Clayton s'exprime à la chambre des lords, tandis qu'une fois de retour en Afrique, Tarzan dévore la chair crue des animaux qu'il vient de tuer en poussant des grognements de fauve. Son éducation dans la jungle l'a rendu dur et impitoyable, mais il a hérité de ses parents une nature intelligente, curieuse et généreuse, qui lui a permis plus tard d'acquérir des manières de gentleman.
Certes, l'oeuvre de Burroughs est inégale, certains romans étant plus inspirés et d'autres plus alimentaires.
Tarzan of the Apes n'était pas censé donner lieu à des suites, mais le succès fut tel et la demande tellement forte qu'il écrivit des aventures de Tarzan tout le reste de sa vie, entre une multitude d'autres romans. Et comme de nombreux lecteurs indignés s'étaient plaints que le roman ne se terminait pas par une fin heureuse, Burroughs conclut
Le retour de Tarzan par une invraisemblable happy end. Tout son talent arrive à faire passer ses incohérences et ses énormes coïncidences. Ses écrits sont toujours très rythmés et tiennent en haleine, chaque chapitre se terminant sur un clifhanger. C'est typiquement le genre de romans qui se lisent très vite.
Bref, les romans ayant fait récemment l'objet d'adaptations réussies en bandes dessinées, ils possèdent suffisamment de qualités pour pouvoir être adaptés fidèlement au cinéma, à condition qu'un scénariste intelligent s'y attelle, comme ce fut le cas avec
Greystoke. Certes, c'est peu probable dans le Hollywood actuel.