L'INVINCIBLE SATAN

Titre original : Yilmayan Seytan
Titres alternatifs : The Deathless Devil
Réalisateur : Yilmaz Atadeniz
Année : 1972
Nationalité : Turquie
Genre : Turkish Santo & Turkish Sherlock Holmes Vs. Turkish Fu Manchu (
Catégorie : Super-héros)
Durée : 1h24
Acteurs principaux : Kunt Tulgar, Erol Tas, Mine Mutlu, Erol Günaydin

En fouillant dans ma vidéothèque, je suis tombé sur une perle rarissime dont je ne me souvenais même plus. Une cassette vierge sur laquelle j'avais enregistré un film lors de son unique diffusion nocturne sur Arte en octobre 2011, et que je n'avais jamais visionnée. Sur l'étiquette de la VHS était simplement écrit un laconique
"L'invincible Satan (série Z turque)". Excité, je pensais qu'il s'agissait peut-être du fameux
Seytan alias
Turkish Exorcist, mais en réalité
L'invincible Satan est le titre français de
Yilmayan Seytan, un film de super-héros follement 70's dont le rôle principal est interprété par Kunt Tulgar, le futur auteur génial de
Tarzan Korkusuz Adam et de
Turkish Superman. Je n'ai donc pas perdu au change et ai pu découvrir ce très sympathique nanar en jouissant du confort de sous-titres français. Du collector.

Le héros, sa cagoule pailletée et son fort seyant nœud de soie, très chic, Christina Cordulla aurait adoré (copyright James Bataille).Comme pratiquement tous les films turcs de l'époque,
L'invincible Satan est un plagiat; il s'agit du remake d'un
serial américain produit en 1940 par la Republic Pictures et réalisé par William Whitney et John English,
Mysterious Doctor Satan. De l'avis des connaisseurs, le film de Yilmaz Atadeniz réussit l'exploit d'être encore plus fauché que le serial dont il s'inspire. De plus, Yilmaz Atadeniz n'hésite pas à carrément insérer des stock-shots de
Mysterious Doctor Satan au montage, dans la tradition de
Turkish Star Wars. Et comme les stock-shots sont en noir et blanc, les acteurs turcs les regardent sur un écran de télé alors qu'ils sont censés assister à une scène d'action impliquant le super-héros de l'histoire.

Inside the Turkish Actor's Studio : aujourd'hui, la mort.Le postulat du film est très classique : un jeune homme ordinaire apprend que son père était un super-héros masqué, et décide alors de reprendre le flambeau paternel en combattant à son tour l'injustice et le crime. A l'écran, cela se traduit par un dialogue totalement improbable entre le héros, Tekin, et son père adoptif, que je vous retranscris quasi-texto :
_ "Fiston, je dois t'avouer quelque chose."
_ "Oui, papa ?"
_ "Je ne suis pas ton père. Tu as été adopté."
_ "Ah bon, ok."
_ "Ton vrai père était un super-héros masqué appelé Vipère. Il a été tué par le machiavélique docteur Satan. Prend le masque de ton père et venge-le en consacrant ta vie entière à lutter contre l'organisation criminelle du Dr. Satan."
_ "No problemo."
Lourde confession paternelle sous le regard du père de tous les Turcs.Et à peine notre héros a-t-il quitté le bureau de son père adoptif, que ce dernier est assassiné par un sbire du Dr. Satan. Le fourbe docteur a donc fait successivement zigouiller les deux pères de Tekin. Ca fait beaucoup en l'espace d'à peine cinq minutes pour notre jeune premier, mais Kunt Tulgar ne semble pas perturbé du tout et affiche l'expression d'une vache regardant défiler un train pendant tout le film. C'est quand même un sacré héros. On le sort de sa petite vie tranquille pour lui dire qu'il est un enfant adopté et qu'il doit du jour au lendemain se taper le boulot de Batman, son père se fait trucider sous ses yeux à peine une minute après, et le voilà qui enfile une cagoule ridicule et s'en va castagner des gangsters à mains nues, sans se poser la moindre question et, précisons-le, sans posséder le moindre super-pouvoir. D'ailleurs, des fois, notre bellâtre constipé se bastonne contre les méchants sans son masque de catcheur, donc on se demande vraiment pourquoi il s'embête avec cette double identité de super-héros ringard.

Kunt Tulgar, un héros un peu bovin mais avec un goût très sûr en matière de cravates.Ce cher Kunt Tulgar a beau être un
leading role d'une inexpressivité totale, c'est quand même un héros sacrément balaise. Dans ce film très généreux en castagne, l'acteur multiplie les saltos et les mornifles contre les sbires moustachus, avec une énergie débordante et ces fameux bruitages turcs outrés, toujours les mêmes d'un film à l'autre mais c'est toujours un régal. Kunt est un véritable action man qui multiplie les cascades, que l'on imagine hyper risquées, compte tenu des normes de sécurité en vigueur dans la série Z turque de l'époque. On est sincèrement admiratifs. Ca se bastonne non-stop, et tant pis pour les faux raccords où les acteurs ne se battent pas dans le même décor d'un plan sur l'autre. Un bourre-pif, un cut, et les combattants se retrouvent catapultés de l'intérieur d'une chambre à un terrain vague. Vipère (
"Bakirbas" en VO et
"Copperhead" dans la version anglaise) n'a pas de super-pouvoirs, mais il est tellement fort que quand il se fait enfermer dans une caisse afin de découvrir le repaire du méchant, que le Dr. Satan, finaud, devine que notre héros s'est planqué dans la caisse fermée avec des clous, et fait incinérer la caisse en ricanant, eh bien, le plan suivant, Vipère téléphone à sa copine pour lui dire qu'il a infiltré la base des méchants avec succès, sans qu'on nous explique jamais comment il a fait pour sortir de la caisse sans que les vilains ne s'en aperçoivent. Le public est prié de l'accepter sans se poser de questions.
Le Belmondo d'Anatolie.




Avec ou sans masque, Kunt Tulgar va, court, vole, et sauve la veuve et l'orphelin avec panache. Quel homme !En plus, notre héros est un chaud lapin. Il séduit bien entendu Sevgi, la fille très court vêtue de l'illustre professeur Dogan (scientifique visionnaire évidemment enlevé par le Dr. Satan, le savant kidnappé et l'amourette avec la fille du savant kidnappé étant un peu l'archétype absolu du scénario de film de super-héros), laquelle en pince à la fois pour Tekin et pour son alter ego cagoulé, sans savoir que les deux ne font qu'un. Ca, c'est pour la romance chaste de rigueur. Mais, comme nous sommes dans un nanar turc, il faut bien sûr un peu de cul, ce qui pourra surprendre le public inhabitué venant d'un pays musulman. C'est ainsi que Tekin s'enverra en l'air avec la sensuelle Ayla, la secrétaire également très court vêtue du professeur Dogan, qui est en fait une espionne au service du Dr. Satan, laquelle nous offre un plan nichon d'autant plus gratuit que le fait de culbuter la méchante n'a aucune utilité pour l'enquête du héros. C'est juste pour montrer qu'il en a dans le slip le mec. Il a le charisme et le sex-appeal d'une planche à pains, mais il en a dans le slip.

Kunt Tulgar les tombe toutes. Quel homme !Question mauvais jeu d'acteur, nous sommes également servis par le reste de la distribution. A commencer par le sidekick over-balourd de notre héros, l'épouvantable Bitik, surjoué bien au-delà des limites humaines par le très grimaçant Erol Günaydin. Bitik est un détective habillé comme Sherlock Holmes, qui se déchaîne à chacune de ses apparitions en nous offrant un dantesque numéro de débilos absolu. Le comédien a visiblement mis tous les potards à fond pour battre les records du monde du cabotinage et de l'humour pouêt-pouêt. Le degré de consternation occasionné par la vision de ce personnage grotesque peut provoquer des séquelles irréversibles chez les personnes sensibles.


Bitik drague. Si, si, je vous jure.





Tout est dit.Voilà pour les gentils. Du côté des méchants, Erol Tas nous régale également dans le rôle du diabolique Dr. Satan, un fourbe Chinois à la Fu Manchu complotant dans une cave décorée par quelques oscilloscopes (ainsi que par un ahurissant pan de mur sur lequel on a collé un papier peint avec des dessins de fusées gribouillés par un enfant de six ans pour renforcer le côté SF; trop mignon) afin de devenir maître du monde, comme de bien entendu. Acteur ottoman pure souche, Erol Tas se voit affublé d'un maquillage d'asiatique comme en portait à l'époque Christopher Lee dans les
Fu Manchu de Jesus Franco, ainsi que d'un costume de farces et attrapes et d'une énorme paire de moustaches. L'acteur s'en donne à cœur joie dans les
"Mouhahaha !" grandguignolesques de génie du mal mégalo, exultant de méchanceté auto-satisfaite, pour le bonheur des nanarophiles.
MOUHAHAHAHA !!!

Le docteur Satan, fils illégitime de Staline et de Jean Lasalle.



MOUHAHAHAHA !!!

MOUHAHAHAHA !!!


MOUHAHAHAHA !!!A tout méchant nanar il faut un plan de domination mondial nanar. Le Dr. Satan a mis au point un sérum capable d'hypnotiser ses victimes et d'en faire des automates à ses ordres pour exécuter ses basses besognes, comme le kidnapping du professeur Dogan évoqué plus haut. Les hypnotisés portent en outre une ceinture explosive que le méchant peut faire sauter à sa guise, ce qui se traduit à l'écran par un énorme prout des plus cocasses. Ses esclaves kamikazes sont aussi équipés d'une caméra cachée grâce à laquelle le Dr. Satan peut suivre les faits et gestes de ses victimes sur son écran de contrôle "high tech", dans des cadrages et des angles de prise de vue complètement impossibles, puisque les caméras sont censées se trouver sur la ceinture explosive des esclaves hypnotisés alors que ces derniers apparaissent à l'écran. A croire que ces caméras cachées sont équipées d'un réalisateur, d'un directeur photo et d'un monteur (sûrement une autre invention révolutionnaire du Dr. Satan !).


Un pet trop loin.Outre ses "bombes humaines" et ses sbires à moustaches, le Dr. Satan menace aussi le monde libre avec son ARMEE DE ROBOTS TUEURS !!! Enfin, pour le moment, il n'a qu'un seul robot, qui ne fonctionne plus s'il se trouve trop loin de son laboratoire (c'est ballot, comme dirait ma sœur), mais grâce à la super-télécommande inventée par le professeur Dogan, il va pouvoir piloter à distance d'innombrables robots et partir à la conquête du monde ! Moahahaha !

Admirez-moi un peu ce bestiau !

Une machine à tuer les moustachus.Oui, c'est sûr, quand on voit la dégaine du robot, on ne peut que s'esclaffer avec ravissement. Aussi hilarant que celui de
3 Supermen and Mad Girl, ce robot en carton recouvert de papier alu offre un spectacle d'une ringardise phénoménale. Dans le jargon, on appelle ça du nanar chimiquement pur. La plénitude du nanardeur culmine dans le final, quand le robot disjoncte et se révolte contre son créateur en l'étranglant : les bras de l'intermittent du spectacle dépassent alors longuement des manches de son déguisement de robot, en gros plan. Des effets spéciaux d'un tel amateurisme dans un film de cinéma émerveilleront le nanarophile le plus blasé par leur candeur attendrissante. Il va sans dire que la présence d'un robot aussi merveilleusement ridicule dope la nanardise du film, d'autant qu'il apparait souvent.



Moins hystérique et hallucinatoire dans sa réalisation qu'un
En Büyük Yumruk ou qu'un
Turkish Star Wars,
L'invincible Satan est un film d'action mené tambour battant à un train d'enfer, un film presque académique qui constitue à mon humble avis une bonne porte d'entrée pour goûter à l'univers du nanar à la turque. Mélangeant les influences du serial américain, des films de lucha libre mexicains et des fumetti italiens, ce long-métrage est réellement plaisant et rythmé. Palpitant de bout en bout, il est généreux en rebondissements absurdes, en péripéties téléphonées, en gags éléphantesques, en morts surjouées, en musiques piochées à droite à gauche (les cinéphiles mélomanes pourront s'amuser à reconnaitre les B.O. de
La Panthère Rose par Henry Mancini et de
Au service secret de Sa Majesté par John Barry), en cafouillages techniques conservés au montage final et en effets spéciaux bricolés avec des bouts de ficelles. Il y a encore pas mal de passages croquignolets dont je préfère vous laisser la surprise (la scène de l'assassinat à coups de gaz asphyxiant dans un train est un grand moment de débilité). Le genre de loukoum délicieusement kitsch et naïf, au point d'en devenir poétique, idéal pour démarrer une soirée entre amis.
"Je dois vous quitter, professeur, Nanarland m'appelle."Note : 3/5
Cote de rareté : 4 / ExotiqueLe DVD toutes zones édité par "Filmotronik" se trouve assez facilement sur les sites de ventes en ligne. Il propose le film en versions turque et italienne, avec des sous-titres français, italiens et anglais. Il existe aussi un DVD zone 1 édité par "Mondo Macabro", qui propose notre film (avec des sous-titres anglais) en double programme avec le mémorable
Tarkan contre les Vikings.
